Que se passe-t-il dans les liens amoureux quand l'un trahit l'autre, ne tient pas sa promesse, vit une autre expérience affective dans le secret et l'infidélité ? Que devient cet amour investi par le traumatisme de la trahison et de l'abandon ? Et que se passe-t-il si celui qui a trahi cherche ensuite à être pardonné ? Si, après avoir décrété que "ce n'est plus comme avant", il demande à être encore aimé en espérant que, justement, tout "redevienne comme avant" ? Le pardon est-il alors possible ? Ou faut-il redire après la sentence freudienne que l'amour n'est qu'un rêve narcissique, et qu'il n'y a pas d'amour pour l'Autre qui ne soit amour de soi-même ?
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Psychanalyste et philosophe, MASSIMO RECALCATI est professeur à l'université de Pavie et superviseur clinique à l'hôpital Sant'Orsola de Bologne. Ses travaux sur Jacques Lacan, de même que ses recherches cliniques sur la psychopathologie contemporaine et sur la psychanalyse appliquée, sont aujourd'hui des références reconnues et estimées partout dans le monde. Auteur de nombreux ouvrages, dont Mélancolie et création chez Vincent van Gogh (Ithaque, 2016), il est également membre de l'Association lacanienne italienne de psychanalyse et d'Espace analytique. Il vit à Milan.
Que se passe-t-il dans les liens amoureux quand l’un trahit l’autre, ne tient pas sa promesse, vit une autre expérience affective dans le secret et l’infidélité ? Que devient cet amour investi par le traumatisme de la trahison et de l’abandon ? Et que se passe-t-il si celui qui a trahi cherche ensuite à être pardonné ? Si après avoir décrété que « ce n’est plus comme avant », il demande à être encore aimé, pour que, justement, tout « redevienne comme avant » ? Le pardon est-il alors vraiment possible ? Ou faut-il redire après la sentence freudienne que chaque amour est un rêve narcissique, et qu’il n’y a pas d’amour pour l’Autre qui ne soit un amour de soi-même ?
Introduction Chaque jour que Dieu fait, les psychanalystes sont là, à l’écoute des tourments de la vie amoureuse : isolement affectif, inhibitions et symptômes sexuels, recherche compulsive de rapports n’offrant aucune espèce de satisfaction, déceptions assurées à la suite des premières extases de la rencontre, infidélité, ennui, jalousie, chute du désir, séparations, maltraitances, incapacité d’aimer, difficulté de trouver la bonne personne et j’en passe... Le statut des chagrins d’amour semble toutefois avoir évolué au fil du temps. La libération sexuelle et l’émancipation féminine, pour ne citer que deux des phénomènes majeurs des dernières décennies, ont bouleversé un certain stéréotype de la souffrance amoureuse. Le platonisme désespéré des passions inhibées face à une réalité frustrante a cédé la place à une désinhibition générale et à une multiplication, dans une grande liberté, des expériences amoureuses et sexuelles. L’absence d’entraves et de censure morale a fait accélérer drastiquement le rythme de nos relations ; nous critiquons toute forme d’institutionnalisation des liens entre les sexes. Et pourtant l’amour délié de toute contrainte tant célébré ne semble avoir produit que des feux follets. L’invocation de la liberté absolue, l’allergie aux rapports qui impliquent une responsabilité ont donné vie à un nouveau maître. Il n’est plus armé du bâton de l’interdit, il exige une jouissance toujours « Nouvelle ». Une relation susceptible de durer dans le temps s’apparente à un tue-l’amour, fatal à la fascination mystérieuse du désir. Le roi est mort, vive le roi ! Jugé inutilement triste et coûteux, le temps du deuil est rejeté dans l’accès maniaque. Au lieu d’élaborer péniblement la perte de l’objet aimé, on préfère trouver son remplaçant dans les plus brefs délais, conformément à la logique dominante du discours capitaliste : si un objet ne fonctionne plus, ne cédez pas à la nostalgie : remplacez-le ! Face à l’attrait irrésistible de la Nouveauté, si caractéristique de notre époque, ce livre se veut un éloge de l’amour qui résiste, insiste, sait durer dans le temps et ne peut pas se consommer. Nous n’explorerons pas les sentiments amoureux qui s’épuisent dans l’espace d’une nuit sans laisser de traces ; nous nous pencherons sur ces amours qui durent toute une vie, qui marquent, qui ne veulent pas mourir et qui désavouent la sentence cynique de Freud, où l’amour et le désir seraient voués à vivre séparés, l’existence de l’un (l’amour) impliquant l’exclusion de l’autre. Ce livre traite de ces amours où le désir croît et ne se flétrit pas au fil du temps, car il élargit érotiquement l’horizon des corps des amants et, avec eux, du monde. De ces amours où l’extase de la rencontre ne cesse de se répéter, de vouloir encore exister, de rester fidèle à elle-même, où l’ivresse ne s’estompe pas mais investit le sens même du temps, le rendant éternel. Ce sont les amours animées par ce que le poète Paul Éluard, cité une fois par Jacques Lacan, définit comme « le dur désir de durer ». Ce livre interroge ce qui se passe dans ces liens amoureux quand l’un trahit l’autre, ne tient pas sa promesse et vit une autre expérience affective dans le secret et l’infidélité. Que deviennent ces amours investies par le traumatisme de la trahison et de l’abandon ? Que se passe-t-il si la personne qui a trahi cherche ensuite à être pardonnée, si après avoir décrété que « ce n’est plus comme avant » elle demande à être encore aimée, et que, justement, tout redevienne comme avant ? Le pardon est-il alors vraiment possible ? Ou faut-il redire après la sentence freudienne que chaque amour est un rêve narcissique, et qu’il n’y a pas d’amour pour l’Autre qui ne soit un amour de soi-même ? Faut-il cracher sur l’amour, et se moquer des amants qui s’évertuent à faire durer leurs sentiments ? Les théories de Freud développées dans Contributions à la psychologie de la vie amoureuse ne décrivent que la version névrotique de l’amour. Sa thèse sur le clivage entre l’amour et le désir sexuel, qui conduit l’homme à dissocier l’objet de sa jouissance érotique de celui de l’amour affectif, a souvent été mal comprise, comme s’il y avait une impossibilité structurelle à concilier le plan de la jouissance sexuelle du corps avec celui de l’amour comme don de soi à l’Autre. Soyons clairs : si la clinique psychanalytique s’occupe du clivage (névrotique) entre la jouissance sexuelle et la tendresse amoureuse vers l’Autre, cela ne fait pas de ce clivage le trait distinctif et structurel de l’amour. Quel est le but d’une psychanalyse, si ce n’est justement de rendre possible un lien où le désir amoureux à l’égard de l’Autre converge avec la jouissance érotique du corps ? Ne serait-ce pas là l’un de ses enjeux majeurs ? Il existe des amours où le désir amoureux n’est nullement dissocié de la jouissance sexuelle, où il croît de manière exponentielle avec la passion érotique pour le corps de l’Autre. C’était ce qui conduisait Lacan à définir l’amour comme étant la seule possibilité de faire converger, sans plus dissocier névrotiquement, le désir avec la jouissance . Ce livre ne s’interroge pas sur la pathologie du clivage entre désir et jouissance, mais examine un aspect de la vie amoureuse, aussi important qu’étrangement négligé par la psychanalyse, qu’est le pardon. Il traite du pardon comme étant l’une des épreuves les plus hautes et les plus dures que les amants puissent traverser. Le travail du pardon succède toujours au traumatisme de la trahison et de l’abandon. L’objet aimé s’estompe, se transfigure et s’éloigne. On sait que chaque traumatisme parvient à ébranler, en une seule secousse sismique, l’existence du sujet qui le vit et le sens général du monde. Ce n’est pas seulement l’objet aimé qui manque, c’est l’ordre même du monde qui, à cause de cette perte, tombe en morceaux, devient méconnaissable, se vide de toute signification. Comment habiter les débris de l’Autre sans tout détruire ? Comment résister à la trahison de la promesse ? De même que le travail du deuil, le travail du pardon nécessite un temps supplémentaire pour s’accomplir. Parfois il se heurte à un mur infranchissable : la perte de confiance en la parole de l’Autre. Dans ce cas, c’est justement l’amour qui rend le pardon impossible. Voilà l’une des thèses de ce livre : l’échec du pardon n’a pas moins de valeur qu’un travail du pardon réussi. Plusieurs patients évoquent un effondrement irréversible de la confiance en l’Autre, qui ne peut plus se reconstruire. Peut-on vraiment les en blâmer ? Dans ces cas aussi, le sujet fait face au mur de l’impossible : il ne peut pas pardonner, ignorer la blessure de l’infidélité, car pardonner reviendrait à oublier, à ne pas vouloir savoir, à faire comme si de rien n’était, à ne pas affronter les conséquences que la vérité traumatique de la trahison et de l’abandon a fait émerger. Il arrive cependant que le travail du pardon défie l’impardonnable et sauve l’amour, en résistant à la tentation de se venger. Cette joie mystérieuse permet un nouveau début, un recommencement absolu. Aucun amour, y compris celui qui se veut « pour toujours », n’est à l’abri du risque de la fin, car chaque amour humain implique l’exposition absolue à l’Autre et donc l’éventualité de sa disparition. Dans toutes ces situations où l’impact traumatique de la trahison a mis l’amour à genoux, est-il vraiment possible que le travail du pardon rende à la vie ce qui semblait irrémédiablement mort ? Voilà le véritable enjeu de ce livre.
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